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Reportage / Voyage
          Automne 2022, début de l’été austral. À Fort-Dauphin, petite ville côtière du Sud de Madagascar, l’économie du tourisme mise à l’arrêt pendant la crise du Covid-19 redémarre tout doucement. La péninsule, qui capte bien les houles de l’Océan Indien, est un endroit propice à la glisse. Depuis une vingtaine d’année le surf a fait son apparition ici, et ce sport compte aujourd’hui de nombreux adeptes parmi les habitants. La plage d’Ankoba, directement en bas des rues de la ville est le principal lieu de rendez-vous des surfeurs. Pendant plusieurs semaines je vais à leur rencontre pour partager des moments de vie, de glisse, m’imprégner de leur culture. À la fois passion, source de revenus, mode de vie et activité émancipatrice, je découvre les différentes facettes apportées par le surf dans un des pays les plus pauvres du globe. Le niveau de « développement » extrêmement bas ne permet pas ici la création d’une industrie liée aux activités nautiques. L’entraide, la solidarité et les aides extérieures sont alors essentielles à l’existence du sport des rois.
            Pourtant la passion des vagues est bien vive ! En compagnie de Manah, Josseline, Joe, André et bien d’autres, je découvre et documente leur quotidien entre la réalité de leur situation parfois précaire, le plaisir de la glisse et l’ambition d’une élévation sociale par le surf. En 2023, Madagascar accueillera les « Jeux des îles » et Fort- Dauphin l’épreuve de surf qui réunira les compétiteurs de l’Océan Indien. Cet évènement, qui mettra en lumière le travail humain et sportif mené par la communauté des surfeurs locaux, fait naitre l’espoir d’une meilleure reconnaissance de leur discipline par le gouvernement malgache et même chez certains l’espoir que leur talent sur la planche attire des sponsors internationaux.
          La rencontre avec la communauté de surfeurs de Fort- Dauphin nous plonge dans une réalité complexe et lointaine, rendue tangible grâce au partage d’une même attirance pour le surf, une passion puissante et suffisamment universelle pour connecter des gens partout autour du monde.
I - Une ville carrefour
          Le vol intérieur depuis la capitale Antananarivo touche à sa fin. À travers les hublots apparaît ma destination. Déjà les plages de sable blanc se dessinent, marquant la limite entre le bleu turquoise de la mer et le vert tropical de l’arrière pays. La nature est omniprésente dans cette région aux environnements variés : forêt, lagune, montagne et océan se côtoient directement et Fort-Dauphin semble être le carrefour de tous ces paysages. La ville s’est développée autour du fort historique bâti sur la pointe rocheuse de Tôlagnaro, qui a donné le nom malgache de la ville. Fort-Dauphin est un nom hérité du passé colonial français. Le pic Saint-Louis, qui domine la ville du haut de ses 529 m d’altitude, marque le début des montagnes, une barrière naturelle qui, en retenant les précipitations, permet à Fort-Dauphin de rester verte et fertile toute l’année. Le littoral est quant à lui fourni de nombreuses plages : Ankoba, Faux-Cap, Libanona, Baie Monseigneur et la plage de Bevava vers Ambinanibe, autant d’endroits où il est possible de s’adonner au surf.
          Si je viens à Tôlagnaro, c’est d'abord pour célébrer le mariage d’un ami d’enfance. J'ai longuement hésité à faire le déplacement. Une poignée d'heures d'avion pour plusieurs tonnes de gaz à effet de serre rejetées dans l'atmosphère. Tout ça pour à peine plus d'une semaine sur place. Ce qui m'a vraiment décidé au final, c'est l'idée de prolonger mon séjour, et profiter d'avoir parcouru des milliers de kilomètres pour embarquer mon appareil et faire un reportage photo sur place. Le surf sera dans le viseur de mon objectif. Comme une passion commune. Et surtout comme une excuse pour fraterniser avec les locaux. Dans l'espoir que ce voyage me permette de mieux comprendre et mettre en lumière leur réalité.

II - Joe, entre compétition et transmission
          En haut de la plage de Faux-Cap, un drapeau jaune flotte en haut du mât planté juste devant une maisonnette sur pilotis. Sur le pavillon est inscrit en grandes lettres bleues « ASAF ». Quelques transats non occupés sont installés sur le sable, tout a l’air d’être fait main. Dans les vagues en face, une dizaine d’enfants jouent, certains avec des planches, d’autres avec des bouts de bois qui leur servent de flotteurs. « ASAF est l’acronyme pour Association Surfeur Avenir Fort-Dauphin » m’explique un des adultes qui surveille les gamins. C’est Joe, le président de l’association. Son allure athlétique, ses cheveux longs et ses bijoux faits de coquillages grain de café lui donnent ce look de surfeur des tropiques. La cabane est également sa maison. Il vit là, face à la mer et « ne loupe aucun coucher de soleil ! ». « ASAF est à l’origine du nettoyage en 2019 de cette plage qui était alors la décharge du quartier » m’explique t-il. Il a ensuite eu l‘autorisation d’y bâtir son habitation, aussi siège de l’association et de son école de surf. Il me présente le reste du groupe : Marco et Mickaël des profs de surf qui travaillent avec lui, et Marcel, son père. Marcel est l’un des pionniers du surf à Fort-Dauphin, un sport apporté il y a une grosse vingtaine d'années par un vazaha, un “étranger” en malgache. En partant, ce dernier a laissé sa planche et créé des vocations. Marcel a à son tour transmis la passion à son fils, et Joe surfe ainsi depuis sa petite enfance. Il a aujourd’hui trente ans et un niveau qui lui permet de participer à des compétitions internationales. Ce sera d’ailleurs le cas prochainement : il a été sélectionné pour représenter son pays dans l’épreuve de surf du Jeux des îles en 2023. Une sorte de jeux olympiques à petite échelle qui regroupe tous les quatre ans 7 îles de l’est de l’océan Indien. Madagascar en est le prochain organisateur. Le surf y sera présent pour la première fois depuis la création des jeux en 1979 et cette épreuve se déroulera à Fort-Dauphin. Si les compétitions sont pour la plupart mixtes, le surf ne sera pour l’instant que masculin, au grand regret de la fédération réunionnaise de surf qui militait pour la parité. Josseline et Espérance, deux des quelques femmes de la jeune génération qui pratiquent le surf à Fort Dauphin, regrettent aussi de ne pas avoir l’opportunité de participer aux Jeux des îles. Même si leur niveau est encore très loin de celui des réunionnaises, « ça aurait été un bon moment de partage et d’apprentissage au-delà de la compétition» m’ont-elles partagé. Elles s'entraînent presque quotidiennement et un jour, elles en rêvent, peut-être pourront-elles voyager et représenter Madagascar. 
          Aujourd’hui, les vagues sont petites à la plage de Faux-Cap, et Joe et les autres jouent leur rôle de transmission aux petits du quartier, à la « marmaille » comme ils les surnomment. C’est aussi ça le but d’ASAF, de pouvoir « faire surfer le plus de monde possible ». En échange d’un abonnement hebdomadaire, un habitant du quartier peut emprunter les planches de l’association à volonté, avec des conseils et la surveillance des moniteurs en prime. Beaucoup de parents offrent régulièrement cette activité à bas prix à leur enfant, car ils les savent en sécurité. Pendant que je discute, les coups de sifflet d’un moniteur retentissent sur la plage. « Ils servent à rappeler aux gamins de ne pas surfer trop près les uns des autres » me dit Joe en riant. « D’abord pour éviter les blessures et puis pour éviter des possibles réparations de planches qui se seraient cognées entre elles, elles sont déjà assez abîmées comme ça ! ». Au milieu de la marmaille, il y a aussi des cours particuliers. Des enfants des familles aisées de la ville prennent des cours tous les samedis avec un prof personnel. Toutes ces activités assurent un petit revenu à Joe et ses partenaires. À cela s'ajoutent les locations de planches pour les touristes, une manne rentable mais très incertaine étant donné la faible fréquentation touristique du moment. 
          Quelques jours plus tard, la houle rentre bien dans la baie. En passant sur la promenade qui surplombe le spot, j’aperçois deux silhouettes dans l’eau, ce doit être Joe et Marco qui profitent des vagues malgré la grisaille. Je descends sur le sable pour me rapprocher du spectacle. Joe enchaîne les grosses manœuvres : tubes, aerials, rollers et cut-backs. Pas étonnant qu’il soit sélectionné pour les jeux des îles ! De retour sur le sable, ils ont le sourire jusqu’aux oreilles, « les vagues étaient superbes » me disent-ils, « c’est pas tous les jours comme ça ici ! ». Enfant, Joe est allé une semaine à la Réunion, la ligue du département d’outre-mer avait invité plusieurs jeunes malgaches pour une compétition. Il n’y est pas retourné depuis. Ici les sponsors sont rares, voire inexistants pour le surf. En trouver un est néanmoins un rêve partagé par beaucoup à Fort-Dauphin. Les grandes marques historiques de surf sont en effet absentes de l’île et ce sport n’est pas encore assez connu et développé comme d’autres dans le pays pour attirer des investisseurs locaux. La ligue de surf de la région Anosy est pourtant très active pour la promotion de ce sport. D’autant plus que les Jeux des îles mettront en lumière cette communauté de Fort-Dauphin, surtout si Joe remporte le titre !

III - Manah, une passion comme travail
          Ambinanibe est à quelques kilomètres au sud de Fort-Dauphin, derrière la pointe qui abrite le port en eaux profondes d’Ehoala. C’est le meilleur spot du coin, on me raconte que les vagues y sont longues et tubulaires. Malgré ces louanges, les habitants de Tôlagnaro ne vont presque jamais surfer là-bas. On me donne plusieurs raisons à cela : d’abord le prix du transport est trop élevé, et puis par peur de louper des clients potentiels en balade à Ankoba, la plage principale de la ville. À de très rares occasions, ils y vont en groupe, à pied par la côte tandis que l’un d’entre eux se dévoue pour transporter, à vélo, grâce à une précieuse remorque, les planches de tout le monde. Malheureusement cette remorque est aujourd’hui hors d’usage.
          Un dimanche, nous décidons d’aller à Ambinanibe avec Manah et Frédérico, je paierai le transport. J’ai rencontré Manah dès le début de mon séjour, il parle bien français et a toujours des histoires à raconter, on rigole beaucoup en sa compagnie. Je lui loue régulièrement des planches, à lui et son grand frère André. Ce sont des habitués d’Ankoba, ils habitent à peine à quelques minutes à pied du spot. Ce dimanche matin, nous cherchons donc un taxi pour Ambinanibe. Celui-ci devra accepter de nous emmener et de venir nous récupérer quelques heures plus tard. Malheureusement pour nous, ils sont rares aujourd’hui : un bateau de croisière allemand a fait escale au port d’Ehoala et la plupart des transporteurs de la ville sont là-bas à guetter le client vazaha*. Tout le monde ici attendait l’arrivée de ce navire depuis plusieurs jours. Serait-ce la marque d’une véritable relance du tourisme à Fort-Dauphin ? Depuis la crise du Covid-19 les visiteurs ne reviennent pas aussi vite qu'espéré et le secteur a beaucoup souffert. Ceux qui en vivaient ont vu leur business s’arrêter quasiment du jour au lendemain. Manah et André, n’ont pas pu vendre de bracelets ou louer de planches pendant toute cette période, devant trouver des petits boulots, souvent donnés par charité. Un médecin sud-africain de la clinique de la ville a par exemple rémunéré les surfeurs d’Ankoba pour l’entretien et le nettoyage de la plage. Manah a également réalisé des travaux de peinture chez des connaissances. Aujourd’hui ce paquebot est donc porteur d’espérances, d’une journée profitable pour les habitants et d’un retour régulier des vazahas.
          Les planches posées à même le toit du taxi, tenues par les leashs, nous arrivons finalement à Ambinanibe. L’endroit est paradisiaque : sable blanc, eau turquoise, et pointe rocheuse couverte d’une végétation verte. Les vagues sont magnifiques, déroulant en gauches et en droites, formant à chaque série des tubes comme promis. « C’est impec’ man !» comme a l’habitude de dire Manah. Ce n’est pas un spot accessible aux débutants comme en ville, ici le courant est très fort et les vagues puissantes. Nous restons quelques heures, entre surf et repos à l’ombre des palétuviers. C’est dommage que ce spot soit si peu surfé par les locaux. En occident un tel endroit serait pris d’assaut. Chez moi prendre seul la voiture et faire jusqu’à une heure de route pour aller surfer est banal. C’est en fait un véritable luxe quand je vois la mission que c’est ici. Mais la récompense est largement à la hauteur des efforts demandés. 
          À notre retour à Ankoba, l’endroit est bondé. Le dimanche est un jour de repos aussi à Madagascar et les habitants de Fort-Dauphin, par centaines, profitent du bord de mer. Devant la cabane des surfeurs, les plus belles planches sont exhibées dans l’attente d’être louées. En fin d’après-midi, on voit le paquebot repartir depuis la plage. Au moins pour Manah la journée a été rentable: une location de planche et sa rémunération comme guide. Pour les autres, restés à Ankoba, pas sûr qu’elle fut aussi prospère : la clientèle d’un paquebot de croisière est-elle amatrice de surf ? L’économie du tourisme est ici à double tranchant. D’un côté c’est un secteur qui peut très bien rémunérer : une location de planche et un cours coûte environ un quinzaine d’euros. Sachant que le salaire moyen à Madagascar est de 43€ par mois, une heure de travail est donc pour un prof de surf très bien amortie. Une bonne chose quand on sait que le prochain client ne se montrera peut-être pas avant plusieurs semaines. C’est là le côté négatif de ce marché : il est trop incertain. « C’est d’ailleurs une situation souvent stressante » me confie Manah. Ses revenus sont en dents de scie et il n’a jamais la certitude de retrouver de nouveaux clients. « Et puis il y a le problème du matériel, quand il casse il est très dur de le réparer et impossible d’acheter du neuf ». Il n’y a à Fort-Dauphin, et plus largement à Madagascar, aucune boutique spécialisée ou de surf-shop. Il n’y aurait presque aucune clientèle capable d’investir dans de tels objets importés quand un jeu d’ailerons premier prix représente déjà deux mois d’un salaire moyen. Leur matériel est alors souvent vétuste et maintes fois réparé et la fourniture de pièces neuves dépend uniquement de l’étranger, « des touristes et surfeurs réunionnais.es surtout ». C’est par exemple le cas de Manu, un ami réunionnais de Manah qui vient souvent à Fort Dauphin les valises pleines de wax. Dans la baie, le paquebot disparaît enfin derrière l’horizon en même temps que le soleil tandis que les derniers riders sortent de l’eau.

IV - André, ancien fabriquant d'ailerons
          Je rencontre André, le grand frère de Manah lors d’une session de surf à la baie Monseigneur. Ses tresses africaines lui donnent un look intimidant de chanteur de reggaeton, une apparence qui tranche complètement avec sa sympathie, son humour et sa cordialité. La vague de Monseigneur est une droite qui casse sur un reef, elle marche tôt le matin avant que le vent se lève ou quand il souffle du sud. Elle est régulière, facile à surfer et à seulement une vingtaine de minutes de marche du centre ville. En chemin, nous bavardons. « Je pratique le surf depuis plusieurs années et j'ai participé à plein de compétitions locales » me raconte André. « Sinon je loue des planches et vend des souvenirs aux touristes ». Il prend aussi des cours du soir, d’informatique et d’anglais. Dans l’idéal il aimerait devenir médecin mais a bien conscience que c’est un rêve désormais inaccessible. Rejoints plus tard par Manah, nous passons tous les trois une bonne session à Monseigneur. Vers 9h, le vent se lève et les pirogues des pêcheurs regagnent la plage à la voile en longeant la vague. Ils ont passé toute la nuit en mer et y retourneront dès la fin d’après-midi jusqu’au lendemain matin, et ainsi de suite. 
          Sur le retour, André et Manah me présentent leur famille et me font visiter leur foyer. C’est un quartier modeste, les ruelles qui le parcourent sont très étroites, à peine assez larges pour croiser une autre personne. Leur maison est une construction en bois recouverte de tôles métalliques. À l’étage, une petite coursive dessert deux chambres, celle de Jean-Louis, le petit frère, et celle d’André. Dans celle-ci, toute une partie de l’espace est dédiée au rangement des planches de surf. Il y en a une bonne dizaine, mais la plupart sont en attente de réparation. « La résine coûte cher et il faut attendre d’avoir les économies pour s’en procurer » m’explique-t-il. Lui et Manah possèdent quand même quelques shortboards en bon état. Il me montre aussi ses trophées de compétitions : des ailerons en bois posés sur des socles, « j’ai fini deux fois deuxième… derrière Joe ». Depuis que Jean-Louis partage sa chambre avec sa compagne, Manah, lui, partage une chambre avec son oncle chez sa grand-mère dans l’habitation juste derrière. Les parents vivent au rez-de-chaussée. Il y a une chambre et une pièce qui sert de rangement pour du matériel et du charbon de bois. La cuisine se fait aussi au rez-de-chaussée, presque sur la ruelle, à l’abri sous la coursive. « En brousse, le sac de charbon de bois coûte environ 8000 ariary, soit 2€ mais à Fort-Dauphin il coûte plutôt 12000 ariary soit 3€ » m’explique André en désignant les gros sacs. « Beaucoup de villageois des campagnes font jusqu’à 50 km de vélo aller, chargés de cinq sacs, pour les revendre à Fort-Dauphin au prix fort et gagner leur journée. Il faut ensuite qu’il reviennent au village, souvent chargé d’aliments achetés au marché avec la plus-value de la vente du charbon. Si dans la journée les cyclistes n’ont pas vendu tous leurs sacs, ils peuvent passer la nuit sur place continuer leur vente le lendemain ». André me décrit la réalité de la majorité des habitants de la brousse à Madagascar qui vivent avec à peine quelques euros par jour. Lui et son frère ont orienté leur business sur les touristes étrangers. L’écart de richesse entre André et moi est en effet énorme, lui louer une planche quelques jours peut faire vivre sa famille plusieurs semaines. Si je suis à Madagascar à cet instant c’est d’ailleurs grâce ou à cause de cet écart de richesse entre nos deux pays. J’ai bien conscience que je suis l’héritier d’une situation coloniale favorable, inversement pour lui : je peux aller observer la vie de gens qui n’ont rien demandé à l’autre bout du monde quand lui n’est pas en capacité de faire la même chose en France. Et même si j’aimerais qu’il en soit autrement, c’est une asymétrie constante dans mes rapports avec les habitants de Fort-Dauphin. Que je le veuille ou non, avant d’être un simple observateur ou un ami, j’ai la sensation d’être et de rester un vazaha fortuné, un éternel client tout le temps de mon séjour trop court.
          En me montrant un de ses trophées, André me raconte que pendant un moment il fabriquait avec un ami mauricien des ailerons de surf en bois recouvert de résine époxy pour l’étanchéité. « Ces dérives bas-prix étaient revendus à l’île Maurice au retour de voyage de mon ami. Mais depuis, ce commerce s’est arrêté, c’est dommage ». J’évoque alors à André le low-tech-lab, un programme de recherche qui documente et diffuse en open-source des démarches et procédés low-techs, à savoir utiles, durables et accessibles à tous, dans une approche de déconsommation. À ma connaissance, deux concernent le surf : la réparation de planche avec du mycélium de champignons, et la fabrication de wax artisanale. Je lui parle aussi de Gawood, un shaper de chez moi au Pays Bigouden qui fabrique des planches uniquement en bois. Mais je sens que les références que je lui donne ne sont pas vraiment glamour à ses yeux… Son imaginaire lié au sport est principalement nourri par les images qui lui arrivent par internet. Et l’image la plus répandue est celle du surfeur sponsorisé par des grandes marques, qui voyage et enchaîne les compétitions aux quatre coins du monde et sur des vagues artificielles, tout ça avec du matériel flambant neuf issu de la pétrochimie. Des modèles bien loin de leur réalité et qui leur donnent des rêves presque inaccessibles. Mais pourquoi pas un jour vivre à travers le surf un changement de paradigme? Car à Fort-Dauphin j’ai vu des surfeurs qui entretiennent et améliorent leur environnement, qui recyclent et tendent vers le zéro déchet, qui ont une pratique ultra-bas carbone de leur sport, qui développent la solidarité et le partage par la glisse, des surfeurs, qui en plus, déchirent tous les jours leur spot. J’ai vu une façon plus responsable de vivre ma passion et c’est inspirant. Si aujourd’hui leur situation leur est en partie imposée par le pays en développement qu’est Madagascar, je souhaite voir leur situation se bonifier et qu’ils s’épanouissent à créer leur propre façon de vivre le surf, avec les moyens à leur disposition. Et à l’avenir pourquoi pas observer une inversion des modèles : les occidentaux en recherche de sobriété seraient alors bien inspirés par les surfeurs et surfeuses de Fort-Dauphin.​​​​​​​
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